The Wrestler

2008 – USA / France
111' – 2,35:1 - Couleur - SDDS / DTS / Dolby Digital - 35mm (gonflé du Super16)
Réalisation : Darren Aronofsky
Scénario : Robert D. Siegel
Musique : Clint Mansell, Bruce Springsteen
Image : Maryse Alberti
Montage : Andrew Weisblum
Production : Darren Aronofsky, Scott Franklin
Avec : Mickey Rourke, Marisa Tomei, Evan Rachel Wood..
Fiche Imdb : http://www.imdb.com/title/tt1125849

Randy « The Ram » Robinson (Randy « Le Bélier » Robinson) est un catcheur qui a connu la gloire dans les années 80. Le générique du film nous livre les couvertures de magazines, les articles, qui encensent son talent ainsi que les voix du public exultant d’adoration pour la star du catch. Dès le début du film, on mesure le degré d’intensité de cette période de la vie de Randy, et par là aussi ce qu’il n’est plus, ce qu’il a perdu. Son quotidien, il le partage entre un travail dans un supermarché, quelques combats le week-end dans des petites salles peu remplies et un peu de bon temps dans un club de striptease. Le seul lien avec sa fille qu’il ne voit plus, une conséquence de cette vie entièrement dédiée au catch, est une photographie d’elle enfant au dos de laquelle sont inscrits différents numéros de téléphone, les anciens, barrés, et le dernier en date. Il y a là déjà une possibilité, certes fragile, de renouer contact avec elle un jour.

Le film entre en résonance avec la propre vie de Mickey Rourke, et c’est ça précisément que certains ont critiqué. Après ses débuts fulgurants au cinéma, il quitte ce milieu pour celui de la boxe, livrant pendant plusieurs années des combats, l’amochant considérablement. On a aussi beaucoup joué sur son grand retour, grâce à ce film, bien qu’on l’avait déjà revu dans Sin City et Domino, peut-être parce que justement cela fait directement écho à sa vie. Mais se limiter à cette explication n’est pas suffisant. En effet, le film est réussi avant tout parce que l’histoire, poignante, et même si on la connaît déjà, est bien construite, nous plongeant aussi dans un milieu rarement représenté au cinéma. De plus, Darren Aronofsky la traite sans misérabilisme et le plus sobrement possible. Le film s’ouvre sur Randy, de dos, et la caméra à l’épaule le suit ainsi un bon moment. C’est bien lui qui nous entraîne dans son histoire. Il est filmé au plus près, et l’image a laissé tout artifice de côté, donnant au film un aspect presque documentaire, renforcé par le 16mm gonflé en 35. Si Mickey Rourke est à ce point crédible dans ce rôle, outre le fait qu’il incarne son personnage magnifiquement, ce n’est pas tant par ce que lui-même a vécu, mais par ce que son corps donne à voir. C’est là l’élément autobiographique le plus intéressant. Les coups que son personnage reçoit, il les a reçus lui-même, façonnant ainsi son corps et son visage, et offrant alors à Randy, sans esbroufe, ses propres traits torturés.

Un des autres aspects intéressants du film est la similitude entre Randy et Cassidy, la danseuse de la boîte de striptease. Chacun dans leur domaine, ils sont tous les deux en représentation, offrant au public ce qu’il est venu chercher. Chacun a un nom de scène, mais si Cassidy devient Pam dans la vie, Randy reste Randy, et non Robin, son véritable prénom. Il demande d’ailleurs à son supérieur de changer sur son badge le prénom Robin en Randy. On peut y voir là un indice, peut-être, de son incapacité à s’acclimater à une vie ordinaire. Il est et restera toujours Randy « Le Bélier ». C’est comme s’il ne pouvait être que Randy et que Robin n’existait pas ou ne pouvait exister. Pam et Randy sont également parents, mais le fils de Pam est un enfant qui a besoin de sa mère, tandis que la fille de Randy vit sa propre vie et n’attend (plus) rien de son père. C’est probablement aussi parce que ce lien affectif est irrémédiablement rompu, alors qu’il avait essayé de se racheter auprès de sa fille, que Randy effectue son dernier plongeon sur le ring. Les deux personnages utilisent également le même outil de travail, leur corps. Ils jouent avec lui afin de procurer des émotions à leurs spectateurs, et tous les deux sont arrivés à un moment de leur existence où ce corps est devenu trop âgé pour honorer le spectacle.

Le corps est très présent dans le film par ce que le personnage principal lui fait subir. Il s’agit en effet d’un corps martyrisé par les combats, même s’ils sont orchestrés à l’avance et que les amateurs de catch en sont conscients. Malgré tout, donc, le corps est sujet à la violence, et la séquence du combat avec barbelés et débris de verre en représente un exemple plutôt extrême. Cette acceptation de la douleur physique, mettre ainsi son corps à l’épreuve, serait « une butée symbolique à opposer à la souffrance, une manière de contrer son hémorragie et de la transférer dans un espace où elle devient un instant contrôlable. Ultime tentative, désespérée, de se maintenir au monde, de trouver une prise » (1). Une façon pour Randy de se sentir vivant, d’exister. Mais son corps est fatigué, n’est plus à même de supporter ces chorégraphies. L’affiche du film l’illustre d’ailleurs fort bien : Randy, la tête baissée et les bras sur les cordes. Il y a là déjà l’idée non pas de défaite mais bien d’épuisement. Ce n’est pas seulement contre des catcheurs que Randy se bat, mais bien contre un corps qui ne peut plus assumer le désir des spectateurs, ainsi que le sien. Les vitamines et autres substances dopantes ne font qu’anesthésier ce corps brisé et suspendre le réveil des douleurs physiques. Suite à un combat, son corps le lâche littéralement, comme un avertissement, il a une crise cardiaque et subit alors une opération. C’est à ce moment-là que Randy décide de tout arrêter, mais uniquement parce que quelque chose se construit en dehors de ce monde dont il connaît les codes, le fonctionnement, et qu’il maîtrise. Il a en effet repris contact avec sa fille et une relation amoureuse est en train de naître avec Pam.

Le film aurait pu s’en tenir là, à cette nouvelle existence qui s’offre à Randy, à cette solitude vaincue, mais il en est autrement. On ne peut d’ailleurs pas imaginer un final plus juste et plus fort que celui qui est proposé. Randy a gâché la deuxième chance que sa fille lui avait accordée et son histoire avec Pam, après son refus de continuer avec lui, et même si elle vient le trouver pour le dissuader de se battre, est désormais inconcevable. Randy décide d’aller au bout de ce combat, qu’il sait ultime, non pas pour gagner sa revanche, mais parce qu’il a pris conscience qu’il ne peut appartenir à un autre monde que celui-ci. Rien ni personne ne l’attend, il est trop tard. Autant tirer sa révérence sur le ring, là où il sait qu’il est estimé et aimé. Du haut des cordes, il se lance dans le vide, le clou du spectacle. On ne le voit pas retomber, il est loin, déjà.

Gaia Bongi
(1) David Le Breton, La peau et la trace : sur les blessures de soi, Métailié, 2003, p.33.

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