Jennifer’s Body

2009 – USA
102' – 1,85:1 - Couleur - Dolby - 35mm / DCP
Réalisation : Karyn Kusama
Scénario : Diablo Cody
Musique : Stephen Barton, Theodore Shapiro
Image : M. David Mullen
Montage : Plummy Tucker
Production : Diablo Cody, Daniel Dubiecki, Jason Reitman...
Avec : Megan Fox, Amanda Seyfried, Johnny Simmons, Adam Brody...
Fiche Imdb : http://www.imdb.com/title/tt1131734

« Le corps est la source de l’horreur chez les êtres humains. C’est le corps qui vieillit ; c’est le corps qui meurt. » (David Cronenberg)

Jennifer a un corps magnifique, elle est la reine de son lycée. Jennifer est une croqueuse d’hommes, littéralement. Jennifer est un démon. Bien mal en a pris à la belle lycéenne de suivre aveuglément un médiocre groupe de rock sataniste au plus profond de la forêt car de retour en ville, elle voit son corps et son (sans doute strict) régime alimentaire transformés. Pour rester pimpante, elle va devoir faire son marché dans les couloirs du lycée et dévorer à l’interclasse de petits minets pubères. La scénariste « buzzée » Diablo Cody, après le beau Juno (Jason Reitman), persiste dans le teenmovie, investissant cette fois l’horreur et la série B, et accouche d’une œuvre à l’univers ultra-codifié, lorgnant vers le cinéma d’horreur décontracté des années 80.

Comme dans Juno, les personnages, intarissables sur le rock et les films gores lors de dialogues très référencés, sont en proie aux questionnements propres à l’adolescence amorcés par un « accident », concrétisés par une transformation du corps (Juno porte un enfant, Jennifer devient succube). Et ici encore, la scénariste affiche une posture de rebelle en même temps qu’une certaine tendresse pour les personnages normaux (incarnés par Michael Cera ou Amanda Seyfried). Mais Diablo Cody perd ici en sensibilité et en finesse, et ce n’est pas la réalisation de Kusama qui compense ce manque; elle laisse l’impression de se reposer sur ses facilités d’écriture ainsi que sur un genre, dont elle oublie manifestement le pouvoir subversif et qui ne lui semble pas nécessiter beaucoup de profondeur. Faire un film « comico-sexy-gore » secondairement teinté d’une réflexion sur le passage à l’âge adulte, plutôt que l’inverse : tel paraît être le désir des deux auteurs. Et si le corps de Jennifer digère, au sens propre, les clichés du teenmovie (le sportif, l’emo, le garçon banal mais sensible), on ne peut malheureusement pas en dire autant du sens figuré. Car Cody, malgré une volonté ostentatoire (dans ses dialogues, notamment) de ne pas être cliché, peine souvent à ne pas tomber dans le stéréotype et le manichéisme.

Le film capte néanmoins, à travers le prisme plus ou moins fin du fantastique, ce moment où les corps changent et les êtres s’émancipent. Des corps qu’il faut apprendre à accepter, que l’on ne contrôle plus toujours, dépendants de pulsions nouvelles et déterminants dans le rapport à l’autre et au monde. Ce dernier point, la question du regard extérieur, se joue pendant l’issue du film, dans le choix des espaces. Contrairement à Carrie, dans le film éponyme de Brian De Palma, Jennifer n’est pas exclue par ses camarades, elle est populaire et à l’aise dans sa peau diaphane. Aussi, elle ne déchaîne pas ses pouvoirs par vengeance ou pour accaparer une attention qui lui fait défaut mais principalement pour répondre à des besoins vampiriques, pour se nourrir. En ce sens, plutôt que de semer à grande échelle terreur et désolation au bal de promo, et devenir l’objet de tous les regards, elle déplace, parce qu’elle est aimée et qu’elle a tout à perdre, l’action du film vers un espace vide, une piscine désaffectée située à quelques mètres de la salle des fêtes, pour se concentrer sur une seule proie à séduire, le petit ami de Needy, l’unique garçon qui résiste encore à son charme.

L’adolescence semble être un voyage au bout de l’enfer au terme duquel, à coup de cutter bien placé, on doit se défaire de l’enfance et de ses illusions et apprendre, surtout, à s’accepter. Needy, la véritable héroïne, dont le nom symbolise bien sa dépendance à l’autre, va réussir à s’affranchir du joug fascinant de sa meilleure amie, et par là, parvenir à s’aimer telle qu’elle est, laissant son enfance loin derrière elle, quelque part aux portes de sa ville natale. Tuant Jennifer, Needy absorbe une partie de ses pouvoirs, et notamment son plus grand : la confiance en soi, et, découvrant ses nouvelles possibilités physiques, peut enfin devenir fière de son corps et voler – dans tous les sens du terme – de ses propres ailes.

Mais Jennifer’s Body est un film hypocrite et sous ses manières de petite fille mal élevée et d’attitudes provocs’, il se révèle en fait bien sage et puritain. Les ados font l’amour cachés sous les draps, Jennifer est damnée par le malin parce qu’elle a perdu sa virginité dès le collège, les corps nus, soigneusement dissimulés par le découpage, sont repoussés dans les limbes du hors-champ. Alors que le corps, jusque dans ses aspects les plus triviaux, semblait constituer le thème même du film, sa représentation frontale en est paradoxalement bannie pour échapper à un classement NC-17 (1), qui réduirait considérablement le nombre potentiel de spectateurs. Si le film a les yeux rivés sur le cinéma eighties américain, il en arbore aussi, fâcheusement, l’aspect réactionnaire. Ainsi, la particularité de la ville du récit est une inquiétante cascade dont tout le monde, habitants comme scientifiques, pense qu’elle ne débouche nulle part. Jusqu’à la fin où Needy, par hasard, en découvre l’issue. C’est à dire que tout refait un jour surface, telle l’arme du crime qui a fait de Jennifer un monstre; que chaque acte a ses conséquences, qu’il y a un prix à payer. Le film a le bon goût de stigmatiser l’ambition aveugle et le culte du corps, mais dans un élan moralisateur, punis systématiquement le mal et la monstruosité, et s’achève par une scène vengeresse malvenue, lors du générique final, de justice expéditive et d’autodéfense.

Si Jennifer’s Body se révèle souvent drôle (notamment la scène du sacrifice) et parvient à se démarquer discrètement du tout-venant, il s’avère finalement très « faux-cul », un comble pour une œuvre reposant sur la plastique naturellement parfaite de son héroïne.

Romain de Saint Blanquat
(1) NC-17 : No One 17 And Under Admitted

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