Innocents – The Dreamers

2003 – Italie / Royaume-Uni / France
115' – 1,85:1 - N&B / Couleur - Dolby Digital - 35mm
Réalisation : Bernardo Bertolucci
Scénario : Gilbert Adair
Musique : Stuart Wilson
Image : Fabio Cianchetti
Montage : Jacopo Quadri
Production : Jeremy Thomas
Avec : Michael Pitt, Eva Green, Louis Garrel..
Fiche Imdb : http://www.imdb.com/title/tt0309987/

Les Peter Pan des temps modernes

Pour parler de ce film, ce qui vient immédiatement à l’esprit, c’est cet immense amour du cinéma que Bertolucci nous fait partager. Il affectionne le cinéma français, ce cinéma « des origines » (1). En Mai 68, il disait que depuis Rome, il ne comprenait pas toutes les revendications des manifestants, mais qu’il saisissait parfaitement leur mobilisation pour le maintien d’Henri Langlois, à la tête de la Cinémathèque. Car Bertolucci aime le cinéma français. Cet intérêt pour le cinéma et la France, on le ressent dans son traitement des manifestations de la Cinémathèque française. Jean-Pierre Léaud reprend son rôle de meneur de foules aux côtés de Jean-Pierre (un des leaders de la révolte). The Dreamers est un film dans lequel Bertolucci clame tout son respect et toute son admiration pour les films qui l’ont marqué. Théo et Isabelle sont ses porte-voix. Ce cri du cœur est sublimé par la reprise plan par plan de la course dans les galeries du Louvre – reprise de Bandes à part de Jean-Luc Godard. Bertolucci aime à faire des citations et reprendre des plans des films qui l’ont ébloui. Et c’est nous, spectateurs, qui le sommes.

The Dreamers est un film très poétique. La majorité des scènes ont lieu dans un grand appartement haussmannien. C’est là que se déroule toute l’intrigue et où les personnages évoluent et se découvrent. Il ne s’agit pas tant là de la découverte de soi, que de la découverte de l’autre. Les jumeaux semblent se connaître par cœur et « par corps ». Leurs rapports sont fusionnels. Et pourtant, cette fusion ne prend son sens et n’atteint son apogée qu’au contact d’un troisième individu : l’américain, l’étranger. Théo et Isabelle peuvent enfin se libérer de leur attirance mutuelle. Les scènes d’amour sont aussi belles que nécessaires à l’épanouissement de la tension sexuelle que distille Bertolucci. Les valeurs et les certitudes du spectateur éclatent pour laisser libre cours aux tribulations libertaires et – légèrement – perverses des trois personnages. Certaines scènes font penser à la manière de traiter les scènes d’amour de Larry Clark – notamment dans le sublime Ken Park (2003 aussi) – dans la façon de filmer les corps au plus près, sans jamais tomber dans l’impudeur. Les jumeaux (eux diront même siamois) existent intensément par leurs corps qui sont leurs meilleurs moyens d’expression. Et d’humiliation aussi. Si les corps leur permettent de se donner une contenance, ils sont aussi la source de leurs souffrances les plus profondes et à terme celle de leur destruction.

Les trois acteurs sont sublimes. Ils n’incarnent pas, ils sont les personnages. Michaël Pitt est un américain, Matthew, qui arrive de sa Californie natale et qui va se lier avec Louis Garrel et Eva Green, deux jumeaux français, cinéphiles et cultivés. Bernardo Bertolucci a réussit à reconstituer une époque et une génération. Mais attention, pas n’importe quelle génération; il s’agit là d’une jeunesse bourgeoise et instruite. Leur univers est imprégné du monde extérieur tout en le vivant à l’intérieur de leur appartement. Ils ne sortiront de leur torpeur que lorsque le monde extérieur fera brutalement irruption dans leur vie ouatée. Leur sortie crée une dichotomie entre leur appartement feutré et protégé et l’univers bruyant de la rue. Ils se battent pour le principe, pour faire parti de ce monde qu’ils étudient et critiquent sans réellement y participer. Et pourtant, que font-ils ? Ils tirent dessus sans réellement saisir les enjeux et la portée d’un tel geste. Et ça, Matthew l’avait pressenti. Les jumeaux sont restés au stade instinctif. Le monde n’est qu’un vaste terrain de jeu. Sont-ils prêts à sortir de cette illusion ? Ces jeunes ont gardé le meilleur de l’enfance : l’innocence. Mais cette dernière les empêche de grandir et de se confronter à la réalité. Le monde, c’est eux et eux-seuls. Paradoxalement, Matthew, malgré son visage poupin et ses bonnes manières est le plus adulte et a compris les enjeux des manifestations de cette année 68. La révolution, elle existe finalement pour l’étranger. Et lorsqu’il appréhendera que jamais rien ne changera dans la vie de Théo et Isabelle, il repartira comme il est arrivé. Retour à la case départ.

Il y a des films qui vous marquent, qui font de vous le cinéphile que vous êtes, qui expliquent vos goûts. The Dreamers fait partie de ces films. Le spectateur se sent happé par l’atmosphère qui se dégage de ces personnages aussi perdus qu’attachants. On ne veut plus les quitter et on remercie Bertolucci de nous avoir brossé le portrait inattendu de jeunes cinéphiles que nous pourrions être ou que nous sommes.

Marine Bénézech
(1) Citation de Bernardo Bertolucci au sujet des films de la Nouvelle Vague, lors d’un documentaire sur The dreamers réalisé à l’occasion de la sortie du film en DVD

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