Fish Tank

2009 – Royaume-Uni
123' – 2,35:1 - Couleur - Dolby Digital - 70mm
Réalisation : Andrea Arnold
Scénario : Andrea Arnold
Musique : Phonso Martin
Image : Robbie Ryan
Montage : Nicolas Chaudreuse
Production : Kees Kasander
Avec : Katie Jarvis, Kierston Wareing, Michael Fassbender...
Fiche Imdb : http://www.imdb.com/title/tt1232776/

Fuir mais grandir

Du haut d’un immeuble désaffecté, perchée entre le ciel et la terre, Mia danse. Son corps frêle et mince de jeune adolescente s’anime sur les sonorités d’un hip-hop brut et cinglant. Face à elle, une fenêtre en bandeau que son regard traverse afin de se perdre dans les méandres de la ville. Ce que fuit Mia, c’est son quotidien infernal. Sa vie n’a apparemment rien d’extraordinaire mais elle est pourtant un enchaînement de complications, provoquées par les apparitions successives de divers personnages au sein de Fish Tank.

La rencontre entre Mia et le nouvel amant de sa mère, Connor, est fondamentale car elle rythme le récit et influence les comportements de la jeune fille : à la fois souriante et discrète puis insolente et furieuse dans la minute qui suit. C’est à travers Connor que la vie de Mia se morcelle puis bascule sombrement. Les altercations avec sa mère, immature et fêtarde, et sa jeune sœur sont surprenantes et mettent à nu le malaise familial. Les injures fusent et ne sont pas sans rappeler les paroles acerbes des rappeurs sur lesquelles Mia se lâche. Fish Tank affirme clairement que l’environnement d’un individu agit sur ses actes. Andrea Arnold, la réalisatrice, s’intéresse de près aux personnages et aux relations qu’ils entretiennent entre eux. Même pourvus de défauts, elle arrive à les rendre authentiques. Cependant, ils sont peu attachants. Peut-être parce qu’ ils ne nous touchent pas. C’est le contexte difficile dans lequel les personnages évoluent qui nous bouleverse. Les acteurs sont filmés avec une certaine mise à distance. Ainsi nous n’avons pas l’impression d’être inclus dans leurs espaces. Andrea Arnold nous offre pourtant une place de choix, celle d’observateur. En étant moins proches des personnages, nous avons un regard plus clairvoyant sur le film.

Mia est dépeint sur fond de fresque urbaine et social. La rue est l’espace privilégié de l’adolescente qui s’échappe régulièrement du domicile familial. Andrea Arnold se refuse à filmer la ville au format paysage. Ainsi elle est rarement représentée par des vues grandioses. Au contraire la réalisatrice utilise des cadrages qui découpent la ville. Ainsi le spectateur ne la saisit pas entièrement mais par fragments. On ressent alors une grande proximité avec les interstices urbaines. La ville devient vivante, palpable, sensible. Mia fait d’ailleurs corps avec son quartier qu’elle parcourt de long en large, à vive allure. Sa tenue vestimentaire (pantalon large, sweat à capuche et baskets blanches) s’accorde avec cet esprit de la rue. A la manière d’un boxeur, elle court, trottine, saute, bondit. Elle est sans cesse en mouvement, toujours en tension. Même si son corps affirme sa forte présence, il est peu dévoilé. Cachée sous des vêtements amples dont elle ne se défait jamais, même lors de l’unique scène d’amour, emmitouflée dans les draps, Mia donne l’impression de ne pas assumer son corps qui se transforme. Encore adolescente mais faisant face à des problèmes d’adulte, Mia se cherche. Son corps est donc l’objet d’un questionnement inévitable sur soi.

Fish Tank peut nous surprendre avec des scènes atypiques, comme lorsque la famille quitte la ville pour un coin de campagne ou quand Mia et sa mère dansent face à face, en rythme, rapidement imitées par la petite sœur. Mais le film propose également des séquences moins habiles car attendues par le spectateur, en particulier lors des instants passés avec la fille de Connor. On anticipe les réactions de Mia et la suite du scénario. On a une frustrante impression de « déjà-vu ». Néanmoins ce qui fait la singularité de Fish Tank, ce sont ces scènes tournées au ralenti et profondément intimistes où les corps sont filmés au plus près, avec délicatesse. Ces séquences tranchent avec le côté réaliste du film. Loin du tumulte général, l’atmosphère y est légère et la lumière tamisée. On est séduit par cette touche personnelle, remplie d’émotions visuelles où seule subsiste la respiration des personnages.

En évoquant une vie qui s’effrite, Andrea Arnold s’intéresse de près à la transformation d’une adolescente et au regard que celle-ci porte sur son entourage. Derrière la lâcheté des uns et la colère des autres, Mia découvre l’amour dissimulé et se confronte à sa propre maturité. Fuir son enfance à vif pour s’épanouir librement, voilà ce à quoi elle aspire. Dans la voiture, les yeux rivés sur sa sœur qui s’éloigne, Mia s’est adoucit. Elle n’a plus quinze ans.

Delphine Kerangoff

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