Bright Star

2009 – Royaume-Uni / Australie / France
119' – 1,85:1 - Couleur - Dolby Digital - 35mm / DCP
Réalisation : Jane Campion
Scénario : Jane Campion
Musique : Mark Bradshaw
Image : Greig Fraser
Montage : Alexandre De Franceschi
Production : Jan Chapman et Caroline Hewitt - Screen Australia / BBC Films / UK Film Council
Avec : Abbie Cornish, Ben Whishaw, Paul Schneider (II)...
Fiche Imdb : http://www.imdb.com/title/tt0810784/

La figure dans le paysage

Les premières images de Bright Star offrent une métaphore de la tonalité amoureuse et constante du film. L’aiguille transperce le tissu doux et soyeux, se loge avec précision dans les irrégularités de la matière souple. De la même manière, les émotions éprouvées heurtent et blessent Fanny et John puis les réconfortent et les apaisent. Le film enregistre l’enchevêtrement des sentiments des deux protagonistes principaux, tous deux amoureux l’un de l’autre. Sur fond de 19ème siècle, le film suit le schéma narratif classique du mélodrame romantique. Fanny, jeune femme refusant les convenances, s’éprend de John Keats, poète reconnu mais sans argent. Comment épouser sa muse sans avoir une situation financière acceptable ?

Bright Star prend cependant le contre-pied des films romantiques anglais tels que Orgueil et préjugés et Reviens-moi de Joe Wright. Loin de la romance passionnelle et de l’attirance des corps, le film propose des échanges amoureux discrets mais complexes. En effet, derrière la naïveté certaine des premiers émois se construit une véritable réflexion sur le sentiment amoureux. Or, il n’y a pas de moment fatidique dans le scénario, pas de choc émotionnel fort et réellement touchant non plus. C’est dans l’attente que la violence des comportements se fait sentir et que les émotions sont exacerbées en particulier chez Fanny. John n’est présent que dans la correspondance envoyée à sa promise. Son absence fragilise la jeune femme. Même entourée de ses proches, elle plonge dans une solitude maladive. Lorsqu’ils sont enfin réunis, les séquences se font plus lentes au risque de susciter l’ennui chez le spectateur. Le récit emprunte également le chemin d’une linéarité facile, sans rebondissement. Mais ne serait-ce pas déjà un avant-goût de la quotidienneté dans laquelle se conforteront les jeunes amoureux ?

Bright Star cultive un certain sens de la simplicité et un goût pour les moments vrais et ordinaires de la vie. Les images sont magnifiées par une atmosphère saisissante de réalisme. On sent le soin porté à la luminosité, d’une blancheur étonnante. Les scènes d’extérieur deviennent alors délicates et sensibles : les personnages baignent littéralement dans ces nimbes d’éclairage. Lorsque les femmes se penchent vers les fenêtres, leurs visages sont soufflés par la lumière réelle du jour. La référence à la peinture flamande est ici très nette. Jane Campion compose des mises en scènes dignes de celles de Vermeer : dans un intérieur éclairé, une femme seule regarde au dehors par la fenêtre. Nous ne voyons pas ce qu’elle observe mais nous la devinons en pleine pensée. De même, par l’intérêt porté à ses robes et par le souci de leurs détails, Fanny se rapproche de l’élégance parfois décalée des femmes peintes par l’artiste hollandais. Ses vêtements conjuguent les volutes, les dentelles et le raffinement des tissus avec précision mais aussi outrance. De plus Fanny est friande des occupations auxquelles se livrent également les personnages peints : la couture, la lecture de romans et de lettres ainsi que l’écriture.

Le film fait appel à nos sens avec subtilité. Les mains de Fanny, brodant les pièces de tissu, sont proposées en gros plan. Le rapprochement extrême vers les textures nous permet de ressentir les effets de matière. Comme dans La leçon de piano, Jane Campion charme notre sens du toucher ainsi que notre ouïe. Les poèmes anglais de John Keats, dont Bright Star fait éloge, sont récités par les personnages en début de film. Puis les vers deviennent des paroles que les deux amoureux s’approprient pour dissimuler des sentiments qu’ils ne sauraient s’avouer promptement. Dans la beauté des rimes, la langue anglaise se fait musique. On se délecte des sonorités nettes, des intonations précieuses et caractéristiques, des modulations vocales jouant sur le murmure ou la clameur. Le film propose d’ailleurs peu de musique et donne ainsi une place importante à l’art de la poésie.

Dix-sept ans après La leçon de piano, Jane Campion renoue avec les contrariétés du cœur, les perturbations de l’âme qui inhibent la raison, les troubles confus de l’esprit. A travers ses images, la réalisatrice convoque également une vision romantique du monde. Elle inscrit consciencieusement ses personnages dans une nature authentique qui change de teintes au rythme des saisons. A travers les fenêtres de la maison familiale, c’est bien du temps qui passe dont il est question et que Fanny et John vivent à leur manière : temps de la contemplation, de la connaissance, de la création, temps de l’attente, de la mélancolie, du manque. Marchant dans les roseaux, gesticulant sous une pluie battante ou caressée par le vent dans un champs de fleurs mauves, Fanny prend conscience de sa présence au monde. Elle y évolue en tant que femme de caractère à l’intellect marqué et grandissant, femme résolument contemporaine aussi, femme d’hier et d’aujourd’hui.

Delphine Kerangoff

Les commentaires sont clos.