Limites de la représentation : Franju / Brakhage

Le Sang des Bêtes
1949 – France
21′ – N&B – Sonore
Réalisation : Georges Franju
Scénario : Georges Franju
Musique : Joseph Kosma
Image : Marcel Fradetal
Commentaires : Jean Painlevé dit par Georges Hubert et Nicole Ladmiral
Window Water Baby Morning
1959 – USA
12′ – Couleur – Muet – 16mm
Réalisation : Stan Brakhage
Avec : Jane Brakhage, Myrrenna Brakhage, Stan Brakhage
The Act of Seeing with One’s Own Eyes
1971 – USA
32′ – Couleur -Muet – 16mm
Réalisation : Stan Brakhage
Projection au ciné-club le 13/04/2016

Cette séance montre à la fois le plus commun et le plus exceptionnel : la naissance, la mort. Les images de cette dernière sont fréquentes tant à la télévision qu’au cinéma, mais l’étaient déjà en peinture. Cependant, elles n’en donnent souvent qu’une représentation programmée. Au moins deux cinéastes (Franju et Brakhage) se sont intéressés à la rendre sensible, présente. Malgré sa visualisation en masse, elle reste aussi paradoxalement secrète et cachée en Occident. Ne demeure-t-elle pas cet éternel tabou non médiatisable ? Les images de mort auxquelles nous sommes constamment confrontées sont abstraites, vides, banalisées : par les fictions, les mises en scènes et les aspirations au sensationnel. Elles sont enrobées et distanciées : par une esthétisation, par le montage, par un discours, qui les détournent de leur substance. La mort y est contenue, niée, domestiquée, rendue acceptable car lointaine.

Dans Le Sang des Bêtes, Franju filme frontalement la mort dans les abattoirs de La Villette et, même si ce sont des corps d’animaux qui sont exposés, l’expérience est bouleversante pour le spectateur, qui se voit confronté au réalisme pur des images et au rituel de la mise à mort. Franju utilise le documentaire pour explorer un autre versant de l’insolite, thème récurrent chez le cinéaste, en montrant le quotidien d’un lieu où la mort, acceptée et nécessaire dans la chaîne alimentaire, est expliquée comme une étape vers un autre état du corps plutôt qu’une fin en soi, comme s’il y avait toujours un après.

Avec Window Water Baby Moving, Brakhage traite d’un autre fait de la vie, lui aussi caché, à savoir l’accouchement. Les images, filmées de façon crue, éprouvent le spectateur. Brakhage lui-même ne pensait pas être capable d’assister à cette scène tant il la redoutait. Il y arrive pourtant grâce au médium de la caméra qui lui permet d’opérer une distanciation avec cet événement difficile à regarder. Ce retrait par l’appareil cinématographique et l’utilisation d’une bande sonore enjouée déréalisent cet incontournable moment, et nous révèle ainsi, au delà des images viscérales, la beauté de la naissance.

Dans The Act of Seeing, Brakhage va plus loin que Franju dans la mise en image de l’insupportable en filmant un médecin légiste au travail. Le film entièrement silencieux, impitoyable, montre l’homme – nous-mêmes –, livré à l’abysse, être impersonnel et anonyme. La frontalité de Brakhage face à une autopsie permet de saisir la mort humaine en face, et nous renvoie sans détours à une méditation existentielle.

C’est avec beaucoup de respect que Franju et Brakhage filment respectivement, les ouvriers au travail, la mère et le médecin légiste, mais également les êtres naissant et trépassant. Sans aucune intention de voyeurisme déplacé, ils nous invitent à nous interroger sur nos propres limites. Quelle censure nous impose t-on – ou nous imposons-nous nous-mêmes ? – lorsqu’il s’agit de montrer, et quelles barrières nous fixons-nous quand il s’agit de regarder ?

Julia Minne, Sarah Moustakim, Léa Thirion

Les commentaires sont clos.