Film de Samuel Beckett / Les visions primales de Stan Brakhage

Film
1965 – USA
24′ – N&B – Muet
Réalisation : Alan Schneider
Scénario : Samuel Beckett
Image : Boris Kaufman
Avec : Buster Keaton, Nell Harrison, James Karen
Desistfilm
1954 – USA
7′ – N&B – Sonore
Réalisation : Stan Brakhage
Avec : A. Austin, Robert Benson, Yvonne Fair, Larry Jordan, Walter Newcombe, James Tenney
Prelude (Dog Star Man)
1962 – USA
25′ – Couleur – Muet
Réalisation : Stan Brakhage
Avec : Jane Brakhage, Stan Brakhage
Comingled Containers
1995 – USA
4′ – Couleur – Muet
Réalisation : Stan Brakhage
Crack Glass Eulogy
1992 – USA
7′ – Couleur – Sonore
Réalisation : Stan Brakhage
Delicacies of Molten Horror Synapse
1991 – USA
10′ – Couleur – Muet
Réalisation : Stan Brakhage
Projection au ciné-club le 02/12/2015

« Etre, c’est être perçu ou percevoir » forme le noyau du travail de Schneider, problématique que formule ainsi Deleuze : « Est-il possible d’échapper à la perception ? » (1). La caméra est un personnage appelé « E », pour « Eye », et poursuit inlassablement « O », l’Objet, qui veut se soustraire définitivement à la vue des autres. L’intrigue interroge le rôle fondamental de la vision, non seulement dans la perception du monde, mais dans son existence. Nous sommes face à une vision primale : regard originel qui permet au monde de s’animer.

Desistfilm s’empare de cet acte de voir, et le met en scène via un déploiement éclaté des formes narratives. La caméra prend le point de vue d’un insecte voltigeant dans l’agitation floue d’une fête. L’atmosphère est tendue, pesante, claustrophobique, provoquant chez le spectateur la sensation désagréable de devenir lui-même un
« voyeur ». Brakhage nous offre un poème moderne, qui célèbre la nature subjective du réel en usant d’images discontinues, un rythme soutenu, l’affirmation d’un point de vue.

Dans Dog Star Man, Comingled Containers, Delicacies of Molten Horror Synapse, l’image est libérée de tout ce qui est susceptible de la connoter, au profit de l’expression directe et libre par les motifs plastiques. C’est ainsi que le cinéma de Brakhage peut ici être qualifié de pur. Par cette abstraction, le spectateur fait une expérience proche du rituel, car le film permet la renaissance des sens et de la perception ; des visions primales, selon son expression. Notre interprétation du monde rend désormais compte de sa composante onirique, de ses significations profondes, symboliques, « par le dedans » (2).

Notre expérience du film suppose d’être naturelle, spontanée, guidée par les sens et l’émotion. L’œil inéduqué, a-culturel, est semblable à celui du nouveau né, qui ne peut encore associer les images qu’il voit au langage (3).

Esthétique mélancolique et stellaire, nous voilà plongés dans ce même état d’endormissement conscient (Crack Glass Eulogy), étourdis par des cercles de lumière (Comingled Containers). Brakhage « fait éclore sur la surface de l’écran, visions hypnagogiques et autres perceptions optiques internes » (4). Le cinéaste a tenté de se défaire d’une écriture littéraire qui encombrait pour lui le regard primitif, au profit d’une écriture cinématographique qu’il parvient véritablement à inventer ici.

Manon Magrez
(1) DELEUZE Gilles, « IV. Le plus grand film irlandais (Film de Beckett) », in Critique et Clinique, Collection Paradoxe, Editions de Minuit, 1993
(2) MITRY, Jean, « La sémiologie en question (langage et cinéma) », coll. 7ème Art, Cerf, 1987, p.179
(3) BRAKHAGE, Stan, « Metaphors on Vision », Film culture, 1963, p.14
(4) BEAUVAIS Yann « Un art du mouvement », in Vacarme, 1992 n°8, p.45

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