Cindy, the doll is mine / Portrait d’une enfant déchue

Cindy, the doll is mine
2005 – France
15′
Date de sortie France : 28 septembre 2005
Réalisation : Bertrand Bonello
Scénario : Bertrand Bonello
Musique : Blonde Rehead
Image : Josée Deshaies
Avec : Asia Argento

 

Puzzle of a Downfall Child
1970 – USA
105' – 1,85:1 - Couleur - Mono- 35mm
Date de sortie USA : 16 décembre 1970
Date de sortie France : 30 janvier 1972
Réalisation : Jerry Schatzberg
Scénario : Jerry Schatzberg
Musique : Michael Small
Image : Adam Holander
Avec : Faye Dunaway, Barry Primus , Viveca Lindfors , Barry Morse, Roy Scheider, Ruth Jackson, John Heffernan, Sydney Walker…
Fiche Imdb : http://www.imdb.com/title/tt0066262/
Projection au ciné-club le 27/11/2013

Cindy, the doll is mine et Portrait d’une enfant déchue , prennent pour cadre le monde de la photographie et du mannequinat pour livrer une évocation personnelle de cet univers particulier où la création prend pour matériau premier les corps des modèles, livrés à la volonté et à l’inspiration sporadique des photographes.

Le court métrage de Bertrand Bonello répond à une commande passée par une société de production auprès de plusieurs cinéastes, leur demandant de proposer une version cinématographique du travail d’un artiste contemporain. Il choisit la photographe Cindy Sherman, en reprenant les éléments de son univers à travers trois poses de la première série de Sherman, les Untitled, choisies la veille du tournage (2) par Asia Argento : « une où elle est allongée sur le plancher, une deuxième où elle se tient près de la porte, une troisième où elle est assise dans un fauteuil. » (3) Asia Argento joue ici les deux Cindy : la photographe, brune et androgyne en quête de l’émotion et le modèle travesti et maquillé en poupée blonde vulnérable. Le cinéaste se concentre avec une attention soutenue sur le court instant où naît l’inspiration du créateur, et met l’accent sur l’aspect dialectique de la création, illustré par les rapports ambigus entre photographe et modèle : « Blonde et brune, artiste et poupée occupent le même espace. Mais celui-ci, divisé par des choix de décors et de lumière, fait jouer ensemble deux dimensions : le champ miniature et artificieux des photographies qu’Asia partage avec cent poupées au regard vide ; et le contrechamp naturaliste de la prise de vue où Argento prépare son cadre, mange une banane, fait une pause. C’est une manière de confronter deux exercices – le récit documentaire d’une séance de travail et le fantasme de réanimer une image figée – et d’inventer le temps de leur coexistence. » (4).

Jerry Schatzberg, ancien photographe de Vogue et d’Esquire ayant infiltré le cinéma indépendant américain, s’inspire d’entretiens avec Anne St-Marie, mannequin célèbre dans les années 50 et 60, dont il est l’ami intime, et dont la trajectoire rappelle étrangement celle de Lou Andreas Sand, magistralement incarnée par Faye Dunaway.

Aujourd’hui reconnu comme le premier chef-d’œuvre de Schatzberg, le film est, à sa sortie, très mal accueilli par la critique américaine qui le considère avec mépris comme une œuvre légère faite sur un milieu superficiel: « la presse américaine se débarrassa (à son époque) de Puzzle of a Downfall Child en le cataloguant, uniquement en raison du passé de Schatzberg, de « film de photographe de mode ». Ce qui est aberrant lorsqu’on voit une œuvre aussi austère, aussi rigoureuse où la photographie d’Adam Holender est totalement soumise à la mise en scène » (5).

Portrait de femme, d’un milieu et d’une époque, le film rend hommage, à travers le personnage de Lou Andreas Sand, à quelques figures mythiques du cinéma hollywoodien, rejoignant « dans sa chute les grandes héroïnes tragiques balayées par le temps qui passe et les tempêtes des époques : Gloria Swanson dans Boulevard du crépuscule ou Ava Gardner dans La Comtesse aux pieds nus. Cette filiation avec le cinéma classique est revendiquée par une superbe citation de Shangaï Express mais aussi dans cet instant où Lou regarde à la télévision la mort d’Anna May Wong dans Daughter of Dragon. Face à cette autre  »enfant déchue » du show-business, le mannequin commente :  »elle croyait que chaque photo d’elle la privait d’une partie de son âme » » (6).

Elise Lespade
(1) (6) Adrien Gombeaud, « Le cinéma retrouvé ; Portrait d’une enfant déchue, No trepassing », Positif, n°608, Octobre 2011, p. 86.
(2) (3) Dialogue entre Asia Argento et Bertrand Bonello, « L’acteur de A.A. à B.B. », Cahiers du cinéma, n°603, juillet-août 2005, p.26.
(4) Antoine Thirion, « Cinq sur cinq », Cahiers du Cinéma, n°613, juin 2006, p.49.
(5) Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, 50 ans de cinéma américain, Paris, Nathan, 1995, p. 847.

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